« 9 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 217-218], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4237, page consultée le 07 mai 2026.
9 mars [1843], jeudi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon Toto chéri, bonjour, mon cher amour adoré. Comment vas-tu mon cher petit
homme ? Bien fatigué n’est-ce pas ? Je te voudrais hors de la troisième représentation
et hors des épreuves à corriger. Tu pourrais au moins prendre quelque repos et soigner
tes pauvres beaux yeux malades. Il me semble que cela ne peut pas tarder beaucoup
pour
ce qui est des épreuves. Quant à la pièce, ce sera fait d’ici à samedi. Ce soir, ce
sera décisif et nous enfoncerons tous les ennemis, tu verras comme ce sera beau. Si
le
Beauvallet1 veut prendre sur sa stupide fatuité de suivre
tes conseils et de modifier son jeu sur tes indications je crois, avec tout le monde,
que ce sera un immense succès d’argent. Mais il est à craindre que sa sotte vanité
l’emporte et ne nuise dans l’avenir aux recettes. Cependant, mon cher adoré, cette
pièce est si admirablement belle qu’elle résistera à la médiocrité de ceux qui la
jouent. C’est une conviction que j’ai et qui ne me trompera pas, j’en suis sûre. Tu
sais bien que je suis un peuvieille et beaucoup sorcière2.
Je t’écris sur deux feuilles séparées parce que tu ne m’as laissée que
cela cette nuit, merci cependant. J’en enverrai acheter dans le cas où tu aurais
besoin d’écrire ce soir.
J’ai reçu un mot de Mme Guérard pour me dire qu’elle
accepte la place que je lui ai offerte pour ce soir et qu’elle sera chez moi à six
heures et demie et, comme les gens dont l’appétit vient en mangeant, elle me demande
deux places pour la troisième représentation pour sa mère. Dans tous les cas où tu
voudrais les lui donner, ce serait dans une troisième loge ou à la seconde galerie.
Il
faudra aussi que tu me dises si tu as besoin de Lanvin pour la 3ème représentation pour que
je le dise à sa femme quand elle viendra me voir dans ma
loge ce soir. Je crois que la représentation sera plus belle encore ce soir que
mardi : nous applaudirons à faire rouler la salle sur le dos de Maxime et de ses séïdes, si elle en a encore. Mais
je sais que l’exemple du chef de bataillon en aura dégoûtéa les autres mais, qu’ils y soient ou
non, nous leur tremperons une soupe soignée3 ; pour ma part, je retrousserai mes manches
s’il le faut.
À ce soir, mon cher adoré, c’est-à-dire pour le succès et les
applaudissements, mais j’espère bien te voir d’ici là, n’est-ce pas mon Toto chéri ?
Je baise tes yeux, ta bouche, tes mains et tes chers petits pieds !
Juliette
1 Beauvallet joue le rôle de Job dans Les Burgraves.
2 Sans doute Juliette fait-elle référence au personnage de Guanhumara, dans Les Burgraves.
3 Tremper une soupe à quelqu’un : « Expression populaire : le battre. » (Larousse du XXe siècle)
a « dégoûter »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
